LA BARCELONE LA PLUS AFRICAINE, un avenir possible à travers de l’art

Je ne pense pas qu’il y ait à Barcelone un endroit qui reflète mieux la stratification culturelle imperméable de la ville que la Plaça dels Àngels. Située dans le quartier du Raval, où se concentre une grande partie de la population extracommunautaire, se trouve le MACBA, le Musée d’Art Contemporain de Barcelone. Il est curieux de voir d’une part les visiteurs du musée y transiter en passant (aliens et peut-être surpris de l’ambiance générale) et d’autre part ceux qui l’habitent chaque jour : skaters et différents groupes d’immigrés qui s’y réunissent et qui ont en quelque sorte colonisé l’environnement, accompagnés de l’imposante sculpture de Jorge Oteiza et de l’architecture de Richard Meier. Ce sont deux mondes qui vivent séparés et qui, en quelque sorte, s’ignorent ; certains cherchent le soleil et la vie ; les autres, comprendre ou contempler des vies et des univers étrangers à travers des expositions.

Il y a longtemps (plus de 25 ans) que les regards du monde culturel de la capitale catalane accueillent de manière intermittente des expositions d’artistes africains, des rencontres professionnelles et des symposiums de la critique d’art et de la pensée liées aux lectures et relectures de l’héritage colonial et de la nouvelle contemporanéité. Tout cela en suivant la tendance qui, depuis la sphère occidentale, se conduit à la reconnaissance du sud global et à une réparation culturelle nécessaire. Au fil du temps, ce regard a évolué en parallèle à la façon dont la pensée critique s’est attaquée et a classé les approximations des cultures et des pays.

Il faut comprendre avant tout la tension latente que vit la ville de Barcelone en ce qui concerne les personnes africaines : d’une part, se multiplient les rencontres de caractère culturel dans les sphères privilégiées de galeries d’art et de musées et, d’autre part, la problématique sociale de l’immigration provenant des mêmes pays que ces endroits parfois représentent. Ce paradoxe se manifeste de manière tangentielle à travers les expositions d’art.
Dans la lente trajectoire vers une communication interculturelle différente ont joué un rôle important non seulement les institutions mais un petit groupe d’associations privées qui, à travers différentes lignes de travail de divulgation et de réflexion, ont rapproché le public de l’œuvre de créateurs d’autres cultures afin de connaître leurs réalités. Cycles de cinéma et théâtre, congrès universitaires et professionnels, semaines littéraires, foires, symposiums et résidences d’art… Et, à mesure qu’ils se développaient, ils prenaient notoriété des noms qui sont aujourd’hui le paradigme de ce changement, non seulement générationnel mais aussi conceptuel, lié à la diaspora africaine. Nous parlons par exemple d’Elvira Dyangani Ose (directrice du MACBA ces 4 dernières années et actuellement directrice de la II Biennale d’Art public d’Abu Dhabi) ou de Tania Safura Adam (chercheur, fondatrice de Radio Africa et curatrice de Archives noires : fragments d’une métropole anticoloniale dans le cadre de Manifesta-15), mais nous parlons aussi de l’Association JISER Reflexions Mediterrànies, la Casa Amaziga de Catalunya, ou l’Association des Jeunes Afro-descendants de Catalogne, entre autres.

En 2025, les perspectives changent
Ce qui s’est passé en 2025 à Barcelone (et qui se poursuit en 2026) a été une explosion d’appels qui nous ont surpris non seulement par la confluence temporaire mais aussi par un tournant de perspective dans les approches de base. Toutes nous ont offert un dynamisme remarquable et stimulant, en grande partie en raison du rôle des jeunes générations des groupes immigrés qui se coordonnent pour contribuer à la vie publique de la ville de leur propre point de vue.
Il convient de souligner la différence entre le bloc institutionnel et le bloc privé, car, bien que souvent ils puissent travailler ensemble, chacun a ses propres intérêts et objectifs. Et c’est de cette manière que se dessine le panorama réel, non seulement de l’art et des artistes, mais de la société elle-même.

Trois expositions institutionnelles ont marqué ce point d’inflexion, tant par l’envergure que par le traitement qui leur a été donné, en impliquant le regard du visiteur et en le forçant à la réflexion historique. Cela dénote non seulement un intérêt intellectuel, mais une sorte d’acte collectif de dédommagement par des attitudes dont la société ne peut être fière, comme celles liées au colonialisme. Bien que ces attitudes nous paraissent historiquement lointaines, leurs conséquences et leurs dérivées sont bien actuelles et affectent profondément notre société et ses différents collectifs, même si parfois nous ne nous en rendons pas compte.

LES EXPOSITIONS

Fabuler des paysages. Le musée habité, commandé par Manuel Borja-Villel au Palais Victoria Eugènia et au Palais Moja. Ce commissaire se caractérise par tensionner ses approches au point de générer des incommodités et des polémiques. Dans ce cas, je trouve que sa manière un peu irrévérente de présenter les différentes sections de l’exposition, loin de la propreté et de l’exquise des espaces muséaux traditionnels, sont presque un coup de poing pour le visiteur qui l’oblige à sortir de l’espace de confort comme simple contemplateur pour participer activement à la reconstruction de ce puzzle qui est notre histoire. Il ne s’agit pas seulement de regarder, mais de faire partie de ce que nous regardons, transcendant le simple jeu. Parce que, d’une manière ou d’une autre, nous sommes profondément impliqués.

Dans cette exposition, nous avons vu des œuvres de paysagistes romantiques, des livres, des photographies et des documentaires historiques de Barcelone et de ses ghettos, du Rif, du Sahara, de la Guinée équatoriale, de Cuba, de Porto Rico et des Philippines (anciennes terres coloniales espagnoles). À travers tous ces objets, on nous a parlé de l’usage et de l’abus de maniérismes et d’iconographies, du piège de la représentation, des légitimations, du pouvoir de l’image, de la mémoire, des silences de l’histoire, des récits, de la manière de cataloguer la connaissance et, par conséquent, de faire face à l’aujourd’hui pour planifier le demain.

L’infamie. La participation catalane à l’esclavage colonial, réalisée au Musée Maritime, est une exposition documentaire historique qui centre le regard sur l’industrialisation de la Catalogne liée à la grande affaire coloniale entre les XVIe et XIXe siècles. Il y a une révision sur l’influence et les réminiscences de ce phénomène dans la société contemporaine, une réflexion qui a pour but fondamental de promouvoir l’éducation en valeurs et l’enracinement de celles-ci dans la construction du présent et de l’avenir, conformément à la volonté de l’institution d’avancer dans le modèle de musée social pour une société contemporaine multiculturelle et diverse, à travers l’impulsion de nouvelles lignes d’interprétation de l’histoire et du patrimoine maritime catalan.

Dans le cadre de cette exposition, l’Association des Jeunes Afro-descendants de Catalogne a organisé JAN Experience, une manifestation culturelle et symbolique dirigée par des jeunes noirs des communautés migrantes. Il s’est articulé, dans un environnement festif, mémoire, dénonciation, célébration et reconstruction à travers la culture vivante : musique, gastronomie, récit, art et parole.
Si dans les musées les activités sont habituellement orientées vers la révision du passé pour réfléchir sur l’avenir, JAN Experience est né de la nécessité urgente de répondre au racisme, aux discours de haine et à la mémoire, en proposant une vision claire de l’avenir que ces jeunes veulent construire collectivement.

Projeter une planète noire. L’art et la culture de la PanAfrique, présentée au MACBA et coproduite avec l’Art Institute of Chicago, a été sans aucun doute le témoignage le plus frappant et le plus complet, couvrant chacune des variables de la culture et de la pensée. Une exposition internationale réunissant plus de 500 objets d’une centaine d’artistes qui analyse le panafricanisme comme une proposition culturelle et politique qui projette une autre vision du monde. Un exercice de territoires en relation, sans centre et sans limites (en dépassant les frontières, géographiques ou imaginaires), ouverts à leur propre pluralité et à la possibilité utopique d’un monde interdépendant, au-delà de la race.

Elvira Dyangani, l’une des commissaires, a voulu apporter un regard novateur sur le rôle du musée sur la scène locale et sur le rôle même de l’art dans un monde contemporain transnational. Faire du musée la maison de tous, aussi un lieu de résistance plus ouvert au quartier et aux citoyens et générer un discours communal qui permet la transversalité. L’objectif est de transcender l’approche ethnographique encore ancrée dans l’imaginaire collectif, briser la dichotomie,  traditionnel contre moderne et faire en sorte  que la narration appartienne aux artistes, car ils sont en même temps protagonistes et narrateurs.
L’exposition est accompagnée d’un catalogue et d’une publication de textes théoriques (Panàfrica. Art et imaginaires politiques pour la construction d’une planète noire. MACBA, 2025) indispensable pour comprendre la dynamique actuelle, avec des textes d’Elvira Dyangani, Souleymane Bachir Diagne, Adon Getachew, Nydia Swaby, Javier García Fern’ndez, C. L. R. James, Tania Safura, Rasheed Araeen, Antawan Byrd, Sophia Azeb, Achille Mbe et autres)

Cette volonté d’étendre et d’accueillir les discours de voix plurielles s’est matérialisée au séminaire Black Urbanities. Politiques noires dans la ville. Comme on l’a dit dans la présentation, c’était la première fois qu’un « espace blanc » (le MACBA) hébergeait un séminaire organisé par des noirs parlant de négritude où l’on ne cherchait pas à trouver une place sur le terrain des privilégiés, mais on cherchait à créer son propre lieu à travers de nouvelles plateformes d’action. On a également souligné l’importance de la conception architecturale des espaces publics et des bâtiments de la ville afin de la rendre plus habitable, où les différentes cultures pourraient interagir. Et, en définitive, il a été établi l’urgence de générer des connaissances pour éviter les « tranchées ».


Toutes ces expositions permettent différents niveaux de lecture (la jouissance, la contemplation, la beauté, la dénonciation, l’analyse, la critique, le refus) et ne se terminent pas quand vous sortez du musée parce qu’elles vous offrent des lignes de lectures et de recherches ultérieures. Son regard transversal comprend des documents, de la littérature, de la musique, des mouvements sociaux et politiques, de la mode, de l’art, du cinéma, de la photographie… Parce que tout cela, dans l’ensemble, permet de faire une réelle approximation au monde en général et au monde africain du XXI siècle en particulier.

Le rôle des artistes
Lorsque nous parlions des deux mondes imperméables, nous devons faire attention au fait que ceux qui favorisent le rapprochement et la communication entre les deux sont précisément les artistes, dont beaucoup sont aussi des activistes sociaux. Dans un jeu fascinant de présences, ces créateurs se rapprochent de publics divers grâce à des plates-formes qui sont en elles-mêmes élitistes, mais qui favorisent des rapprochements inattendus et très fructueux. Les artistes en sont conscients, mais la symbiose fonctionne et acceptent donc ce rôle.


De nombreux artistes de différentes parties du monde peuvent atteindre un public très varié à travers des appels internationaux tels que la LOOP Fair Barcelona, la première foire mondiale (initiée en 2003) dédiée exclusivement à la vidéo création d’un point de vue artistique et global ; une fenêtre magique aux créateurs qui ont souvent permis la réalisation d’expositions individuelles dans la ville et la projection internationale de son travail. C’est là que l’on trouve des galeries barcelonaises engagées dans la divulgation d’artistes africains. Cette dernière année, la galerie Load a présenté le travail du collectif d’Etiopia Yatreda (une représentation en slow motion de la cérémonie rituelle de café dans une communauté rurale comme espace de rencontre, dans un travail plein de nostalgie poétique d’un environnement et un temps lontain. La plate-forme The Over a apporté le travail de la figuration de dénonciation autour des enfants de la rue de l’artiste mauritanien Saleh Lo (qui a déjà participé en 2016 à la Collective Joves Artistes Mauritans organisée par le Club d’Amics de Mauritanie) et l’œuvre audiovisuelle Doxandeem sur le thème social du polyphacétique sénégalais Alibeta.
C’est à la conférence-performance d’Alibeta que nous avons parfaitement saisi cet engagement de l’art avec l’activisme dont nous parlions auparavant. Son positionnement est clair : après des décennies d’incorporation du préfixe DE aux raisonnements et polémiques autour de la création et la vie africaines (de-coloniser, de-construire,…), il est temps d’incorporer le RE. C’est-à-dire qu’il est temps de re-construire son propre langage et son propre cadre mental, visuel et social. Changer le concept de galeries en chambres (un espace de communauté pour la vie), et ne pas parler d’art mais de culture come la véritable forme de connaissance.

Les nouvelles propositions contemporaines autour de la création africaine sont, en définitive, une manière de briser des linéarités et de favoriser d’autres perspectives de lecture chez le spectateur ; que celui-ci aille au-delà de ce qu’il voit : au-delà de la beauté, du format, du matériel, de la perspective, et du cadre physique et mental qui jusqu’à récemment nous avait tenu assez soumis.


Beaucoup à réfléchir. Beaucoup à faire.


Maria Elena Morató

Critique d’art (ACCA-AICA) Barcelone