Centenaire du cinéaste égyptien Youssef Chahine (1926-2026)

« Il ne suffit pas d’aimer le cinéma. Pour faire du cinéma, vraiment, il faut l’aimer profondément et ça prend un temps fou. L’image n’est pas facile, le montage n’est pas une chose aisée, rien n’est facile. Mais l’essentiel, pour moi, est de ressentir excessivement, profondément, que c’est le seul langage que je connaisse.«
Youssef Chahine, à Cannes, en 1998
Rares sont les cinéastes qui ont su bâtir une œuvre aussi longue et hétérogène, explorant les multiples possibilités du langage cinématographique tout en racontant l’intime et le collectif d’une nation, d’un pays, d’une histoire. Plus rare encore est une telle trajectoire lorsqu’elle est celle d’un cinéaste arabe qui, durant plus de soixante années, a réalisé une quarantaine de films, traversant les genres, les esthétiques et les bouleversements de son époque.
Tenter de définir Youssef Chahine relève presque de la gageure. Son cinéma échappe à toute trajectoire linéaire, tant il a arpenté, tel un amoureux fou, ce territoire sans frontières qu’est le cinéma. Du mélodrame à la fresque historique, de la comédie musicale au drame politique, du récit autobiographique à l’expérimentation formelle, il n’a cessé de déplacer les frontières de son art, faisant de cette diversité une véritable conception du monde.
Conscience cinématographique de l’Égypte et, plus largement, des mondes arabes, Chahine fut toute sa vie un défenseur intransigeant des libertés individuelles. Farouche opposant à l’intégrisme et à toutes les formes d’autoritarisme, il aimait la vie par-dessus tout. Humaniste, fin lettré, passionné de musique et de théâtre, il était à l’image de son cinéma : lyrique et politique, subversif et sensuel, engagé et profondément humaniste, à la croisée des cultures occidentales et orientales. Il incarnait l’Égypte comme Akira Kurosawa a incarné, à sa manière, le Japon, ou Satyajit Ray l’Inde, sans jamais réduire son identité à une représentation figée de son pays.
Témoin des bouleversements politiques et culturels de son temps, Chahine a fait de l’histoire égyptienne la matière vivante de son cinéma. La décolonisation, les espoirs du panarabisme et la figure tutélaire de Nasser, les ambitions puis les désillusions du socialisme arabe, la défaite de 1967 face à Israël, l’influence croissante de l’Amérique, la montée de l’islamisme politique et le choc des attentats du 11 septembre 2001 constituent autant de repères historiques qui traversent son œuvre.
Mais Chahine ne se contente jamais d’illustrer les événements : il en interroge les contradictions, les promesses déçues et les conséquences sur les individus. Son rapport au nassérisme, notamment, témoigne de cette évolution d’un engagement initial vers une lucidité critique, à mesure que les espoirs de transformation sociale se heurtent aux réalités du pouvoir.
Avec Le Moineau, Alexandrie, pourquoi ? ou encore Le Chaos, il ausculte une société travaillée par les fractures politiques, les inégalités et les crispations identitaires. Son cinéma saisit ainsi les soubresauts d’un monde arabe dont les aspirations à la liberté, à la justice et à la dignité annoncent, bien avant 2011, les révoltes qui bouleverseront la région.
L’histoire collective n’y est jamais dissociée des destins individuels : elle s’inscrit dans les corps, les désirs, les rêves et les désillusions.
Car Chahine n’a jamais renoncé à s’adresser à ses contemporains. Son cinéma est un espace de dialogue, mais aussi de confrontation, où le spectateur est invité à regarder autrement son pays, son histoire et ses propres contradictions. À travers un humanisme éclairé, libertaire et profondément attaché à l’altérité, il défend la possibilité d’un monde ouvert, constitué de cultures hétérogènes, irréductibles aux identités closes et aux certitudes idéologiques.
Né en 1926 à Alexandrie, au sein d’une famille aux origines multiples, Chahine grandit dans cet univers cosmopolite et polyglotte qui marquera durablement son imaginaire. Dans cette ville méditerranéenne où se croisent les langues, les traditions et les communautés, l’identité se présente moins comme une appartenance exclusive que comme une expérience du métissage et de la circulation. Cette ouverture se nourrit également de sa passion pour les comédies musicales hollywoodiennes et de sa découverte de Shakespeare, qui fait naître en lui le désir de mettre en scène des pièces de théâtre.
Il part alors en Californie, où il suit une formation d’acteur et de metteur en scène au Pasadena Playhouse, près d’Hollywood. De retour en Égypte en 1948, il découvre une industrie cinématographique particulièrement dynamique, mais largement dominée par une production commerciale où la comédie musicale occupe une place prépondérante. En 1950, avec Baba Amin, il fait ses débuts de réalisateur.
Très tôt, Chahine affirme une puissance de création remarquable. Jusqu’à son opération à cœur ouvert, en 1977, il tourne à un rythme soutenu, explorant les genres et les formes sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie. Il réalise des comédies musicales romanesques, telles que La Dame du train ou C’est toi mon amour, des fresques historiques comme Saladin et Adieu Bonaparte, des drames sociaux et politiques tels que Les Eaux noires et Le Moineau, mais aussi des œuvres qui renouvellent profondément les conventions narratives du cinéma populaire.
Gare centrale, en particulier, révèle la singularité de son regard. À travers le personnage de Qinawi, vendeur de journaux marginalisé et dévoré par ses obsessions, Chahine compose un drame social d’une grande intensité, où la violence des rapports humains se mêle à la fragilité psychologique des individus. Le film témoigne de sa capacité à conjuguer observation sociale, puissance mélodramatique et exploration de l’intériorité.
Cette liberté se manifeste également dans sa manière de mêler les registres. Chez Chahine, le lyrisme peut surgir au cœur du drame, la chanson interrompre le récit, le grotesque côtoyer la tragédie et l’intime rejoindre le politique. Héritier du cinéma classique hollywoodien autant que des traditions musicales égyptiennes, il transforme les conventions populaires en instruments d’invention. Danser, chanter, s’aimer : ces gestes ne relèvent pas seulement du divertissement. Ils expriment une célébration de la vie, une affirmation du désir et une résistance aux forces qui cherchent à contraindre les corps et les imaginaires.
La musique occupe ainsi une place essentielle dans son univers. Elle est à la fois une mémoire culturelle, une forme de spectacle et une manière de faire circuler les émotions entre les individus. L’amour de Chahine pour les artistes participe de cette même vision. Ses amis le surnommaient affectueusement « Jo », et il a côtoyé certaines des plus grandes figures du monde musical arabe, de Chadia à Farid El-Atrache, en passant par Oum Kalthoum, Fairouz et Majida El Roumi. Il a également travaillé avec Dalida dans Le Sixième Jour (1986), contribué à révéler Omar Sharif et dirigé Faten Hamama, qui deviendra une grande vedette du cinéma égyptien avant d’être son épouse.
Mais cette célébration du spectacle et de la sensualité ne saurait être dissociée de son engagement. Chez Chahine, le corps est aussi un lieu de liberté, parfois de transgression, toujours menacé par les normes sociales, les pouvoirs politiques et les interdits religieux. Le désir, l’amour et la possibilité de choisir sa vie deviennent des enjeux profondément politiques. À travers ses personnages, il défend le droit à la différence et conteste les mécanismes d’exclusion qui traversent la société égyptienne.
Cette position lui vaut censures, attaques et affrontements avec les pouvoirs en place. Pourtant, il ne renonce jamais à son exigence critique.
Son œuvre interroge aussi bien l’autoritarisme politique que l’intolérance religieuse, sans jamais opposer à ces forces une vision simpliste du monde. La liberté qu’il revendique suppose au contraire le doute, la confrontation des points de vue et la reconnaissance de l’autre. Elle s’exprime autant dans ses prises de position publiques que dans les audaces de sa mise en scène.
Cette volonté de faire du cinéma un espace de liberté trouve une expression singulière dans son cycle autobiographique, composé d’Alexandrie, pourquoi ?, de La Mémoire et d’Alexandrie, encore et toujours. En revenant sur sa jeunesse, ses désirs, ses contradictions et son rapport à l’histoire, Chahine fait de sa propre existence un matériau cinématographique. L’autobiographie devient alors bien davantage qu’un récit personnel : elle permet de confronter la mémoire individuelle à celle d’une société, de mettre en scène les incertitudes de l’identité et d’interroger la place de l’artiste dans le monde. Le cinéaste ne se présente ni comme un héros sans faille ni comme un témoin extérieur aux événements, mais comme un individu traversé par les mêmes tensions que son époque.
En mai 1997, le Festival de Cannes rend hommage à l’ensemble de sa carrière en lui décernant un prix spécial à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Cette reconnaissance internationale consacre une œuvre qui, tout en étant profondément enracinée dans la culture égyptienne, n’a cessé de dialoguer avec le reste du monde.
Youssef Chahine meurt le 27 juillet 2008, à l’âge de 82 ans, un an après la sortie du Chaos (Heya Fawda, 2007), coréalisé avec Khaled Youssef. Son dernier film prolonge, dans une forme particulièrement incisive, son combat contre l’arbitraire et la corruption, ainsi que sa dénonciation des abus du pouvoir.
Plus qu’un témoin de l’histoire égyptienne, Chahine en fut l’un des interprètes les plus libres et les plus passionnés. Son œuvre demeure celle d’un cinéaste qui n’a jamais séparé la création de l’engagement, le plaisir du spectacle de l’exigence politique, ni l’amour de la vie de la nécessité de combattre ce qui l’entrave.
Chez Youssef Chahine, la liberté n’est pas seulement un idéal politique : elle est une manière de filmer, de raconter, de chanter, de désirer et de vivre avec les autres. C’est sans doute là que réside l’unité profonde d’une œuvre en apparence inclassable : dans cette conviction que le cinéma, par sa capacité à accueillir les contradictions du monde et à faire dialoguer les cultures, demeure l’un des lieux privilégiés de l’émancipation humaine.
par Nadia Meflah
source: www.africine.org