
Véritable challenge culturel dans une région fragile, la Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou livre sa 4e édition, contribuant à la promotion des scènes artistiques panafricaines.
Cette 4e édition a ouvert ses portes le 20 novembre pour un mois, avec 13 artistes sélectionnés parmi plus de 130 candidatures. L’événement s’inscrit durablement, malgré les défis d’organisation et de coût. Entre l’instabilité politique et les difficultés de financement, les biennales panafricaines ont la vie dure et leur pérennité est souvent menacée. Ainsi, la plus ancienne d’entre elles, Dak’Art, créée en 1989, attend d’être inscrite dans l’agenda 2027, avec une direction et un secrétariat renouvelés, après une 15e édition réussie en 2024 sous l’égide du jeune président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye. Bien que ce dernier ait renouvelé son soutien à la culture, il a uniquement misé en 2026 sur les Jeux olympiques de la Jeunesse (JOJ), premier événement sportif olympique à se dérouler sur le sol africain. Réservées à la photographie, les Rencontres de Bamako ont fêté leur 30e anniversaire en 2024 tant bien que mal, avec 30 artistes (contre 75 en 2022) et le soutien de l’UNESCO, dans un contexte sécuritaire difficile. La nomination en juin dernier d’un nouveau délégué général, l’acteur culturel El Hadj Amadou Diop, laisse espérer pour 2026 la préparation d’une 15e édition de cette biennale de photographie.
L’écrin du FESPACO
Dans un contexte sécuritaire un peu moins fragile que son voisin malien, le Burkina Faso tire son épingle du jeu, avec une croissance économique modérée. Dirigé depuis trois ans par Ibrahim Traoré (37 ans), le plus jeune chef d’État africain en exercice, le pays accueille depuis 1969 le renommé Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (FESPACO) en biennale. Par ailleurs, en mai, a été inauguré le mausolée Thomas-Sankara, conçu par le célèbre architecte burkinabé Francis Kéré (premier Africain à recevoir le prix Pritzker d’architecture en 2022) et financé par le gouvernement, au sein d’un parc de 14 hectares dédié à la mémoire de l’homme d’État assassiné en 1987. Fondée en 2019 par le photographe burkinabé Nyaba Ouedraogo, le galeriste parisien et expert en art africain contemporain Christophe Person et la spécialiste d’Artcurial Florence Conan, BISO est une initiative qui s’inscrit comme un événement culturel incontournable du continent. L’événement a pris place pour la deuxième fois dans le bâtiment inachevé, au décor théâtral, du FESPACO sur le thème de l’« Insoutenable frontière », titre de l’ouvrage de l’écrivaine et poétesse ivoirienne Tanella Boni, paru en 2022.
Des soutiens financiers
BISO tient grâce au soutien financier de mécènes, sponsors et partenaires, au premier rang desquels l’homme d’affaires et collectionneur suisse Jean-Claude Gandur et la société Oryx Energies Burkina Faso, ainsi que l’Union européenne, « convaincue que les arts et la culture sont des moteurs de développement, des vecteurs de dialogue et des piliers pour la cohésion sociale », a affirmé son ambassadeur désigné, Philippe Bronchain, lors de son discours pendant la cérémonie d’ouverture. « Les œuvres portent la mémoire des ancêtres, inventent des futurs encore invisibles, transfigurent la douleur et transforment la beauté en résistance. Les artistes sculptent le temps, la mémoire, l’espérance », a souligné dans la foulée Nyaba Ouedraogo, qui parle de « grand cru » pour ce 4e opus. « Le Centre national d’art et d’artisanat, particulièrement les bronziers, les menuisiers, les tisserands, les potiers et tous les acteurs locaux ont facilité les échanges avec les artistes dans une démarche d’enrichissement mutuel », précise ainsi Christophe Person.
La sculpture à l’honneur
« Cette rencontre culturelle permettant de valoriser une pratique artistique particulière sur une partie du continent est une initiative extrêmement intéressante, qui mérite soutien et accompagnement », a commenté le curateur et conseiller indépendant Ousseynou Wade, ancien secrétaire général de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar de 2000 à 2013. Découvrant la manifestation pour la première fois, le Sénégalais faisait partie du jury, aux côtés d’Illa Donwahi de la Fondation Donwahi (Abidjan), Olivia Fahmy de la Fondation Gandur pour l’art (Genève), Alex Moussa Sawadogo, directeur du FESPACO, et Sitor Senghor, directeur artistique de la foire AKAA (Paris). Le grand prix BISO a été décerné à la Française d’origine sénégalaise Carla Gueye pour son œuvre en terre cuite intitulée Porosité(s), qui aborde le corps féminin comme un territoire sensible. Diplômée de l’École d’art de Cergy en 2022, la jeune femme de 29 ans a participé cette année à la 36e Biennale de São Paulo. Le prix de la galerie Christophe Person a récompensé le collectif Bogoké, association d’artisans burkinabés et de l’artiste française Kéké, pour leur pièce textile Nomad/No Mad, inspiré de l’artisanat touareg décorant et protégeant l’intérieur des tentes, mélangeant tissages traditionnels et Dinana (réalisé à partir des déchets souples récupérés dans les décharges), et questionnant notre environnement quotidien et nos gestes de consommation. Ce même travail a reçu le prix spécial AKAA, et sera montré lors de la prochaine édition de la foire parisienne. Mahomed Ouedraogo, artiste burkinabé autodidacte travaillant avec des objets de récupération, est le lauréat du prix d’encouragement pour son installation émouvante Immigration clandestine, abordant le parcours du combattant des candidats à l’immigration, « à la poursuite d’un mirage, pour découvrir une réalité différente de celle imaginée », rapporte le plasticien, qui a connu l’expérience d’un frère parti « en Afrique du Sud, qui a dû tout reconstruire dans une langue qui n’était pas la sienne. Vingt-deux ans plus tard, je ne l’ai toujours pas revu ».
De Ouagadougou à Bonnieux
Récompensée du prix spécial de la Fondation Donwahi où elle effectuera une résidence, la Marocaine Ghizlane Sahli est revenue après une participation à la première édition de BISO en 2019. Connue pour son travail textile à partir de déchets plastiques qu’elle recouvre de fils de soie, elle a brillamment intégré les savoir-faire locaux dans l’œuvre 3D Paga (« femme » en langue mooré, la plus parlée dans le pays), pour laquelle elle a utilisé le pagne traditionnel et réalisé des cocons de bronze en forme de cauri avec l’aide de bronziers burkinabés. C’est aussi un retour pour le Belgo-Malien Thiemoko Claude Diarra, qui a étonné le public avec l’installation Protistes, désignant des organismes vivants invisibles que l’on trouve dans les pigments naturels utilisés pour la teinture du Bogolan (tissu malien), que le plasticien a révélé dans l’obscurité par leur fluorescence, formant une nouvelle composition. Cette œuvre et celle de la lauréate du grand prix ont été acquises par la Fondation Blachère, mécène de BISO. « Nous sommes un mécène un peu particulier dans le sens où nous parrainons deux artistes que nous sélectionnons sur dossier, avant même de voir leurs réalisations à BISO, explique Christine Blachère, qui dirige la fondation créée par son père. Nous exposerons ensuite les œuvres rentrées dans la collection Blachère, à la fondation à Bonnieux. »
