Morató Aragonès, un géant mal (re) connu

Joseph Maria Morató Aragonès était un peintre espagnole immense. Pendant près de 70 ans il a exercé son art  sans discontinuité avec amour et dévouement. Sa démarche, l’art figuratif a résisté à toutes les ondes esthétiques et artistiques qui ont traversé son époque. En ce moment où les œuvres figuratives font un retour fulgurant dans le marché de l’art – avec les plus grandes ventes dans les foires d’arts et les maisons spécialisées- , nous proposons une découverte de ce très grand artiste qui n’a pas obtenu la reconnaissance sociale qu’il méritait.

 

Joseph Maria Morató Aragonès est né à 1923 à Reus en Espagne,  sa longue carrière  a dépassé les frontières de son territoire et l’a conduit à exposer en Italie et à l’étranger.  Dès l’âge de dix-sept ans, il n’avait qu’un seul but : devenir un bon peintre. Il choisit une voie personnelle, une convergence qui lui permit d’exploiter ses qualités  – son talent de dessinateur, par exemple- , de résister aux modes et de conserver un langage propre à son époque

Il était d’un tempérament calme et posé, mais aussi méthodique, constant et actif, il vivait intensément tout ce qui touchait à l’art et à la peinture, relevant tous les défis et saisissant toutes les opportunités que la vie lui offrait, que ce soit au travers de ses nombreux voyages ou de ses amitiés profondes. On se souvient toujours de Morató – c’est ainsi que l’appelait nombre de ses amis artistes, par son nom de famille – comme d’un homme courtois, soucieux de son apparence, d’une éducation raffinée et, surtout, un homme bon et un compagnon agréable, toujours prêt à rendre service. Mais derrière son air sérieux — car il l’était vraiment-  se cachait un homme drôle et humoriste.

Parmi les thèmes de prédilection de Josep Maria Morató  Aragonès figurent sans conteste le paysage, mais aussi la figure, et plus particulièrement la figure féminine. Ces deux thèmes étaient chers à un artiste qui valorisait profondément la sincérité et qui peignait simplement pour le plaisir que cela lui procurait, soumettant chaque élément – ​​la matière, l’harmonie, la perfection des lignes, ainsi que l’équilibre des formes et des couleurs – à ce qu’il recherchait et ressentait à chaque instant. Son œuvre est donc l’expression particulière d’un artiste qui, partant d’une nette influence impressionniste, a progressivement transformé son  discours – afin de ne montrer que les aspects de la réalité qui l’intéressaient le plus. Ceci explique pourquoi il se tenait à l’écart des modes et pourquoi le style importait tant qu’il servait son propos. De même, Morató était pleinement conscient qu’un artiste ne vivait pas isolé de la société à laquelle il appartenait – que cela se reflète ou non dans son œuvre –, ni des critères esthétiques qui y étaient en vigueur – étant entendu qu’une œuvre d’art transcende toujours ces critères. C’est peut-être pour cette raison qu’il concevait l’art comme un chemin jamais complètement défini, tout en étant guidé par l’intuition. En associant l’art à l’intuition.

D’une certaine manière, l’œuvre de Morató, artiste figuratif qui ne s’inscrivait pas dans les discours de la contemporanéité établis après l’avènement de l’abstraction, malgré la faveur du public et des collectionneurs – et compte tenu de la trentaine de prix qu’il a remportés- , a été tout simplement délaissée par une certaine critique. En 1988, il se souvenait, avec une pointe de désillusion : « Au sommet de ma créativité, mes œuvres passaient inaperçues.» Il faisait référence aux années soixante, période où la confrontation et la synthèse de mondes en apparence antagonistes (impressionnisme, expressionnisme, informalisme et abstraction) avaient engendré chez lui une explosion picturale – une rage rationnelle et contenue, pourrait-on dire- qui, loin d’être inaperçue, n’avait pas l’écho qu’elle méritait sans doute, comme l’ont reconnu certains critiques d’art. C’est pour cette même raison, et paradoxalement, que les huiles sur toile, bois ou carton et les dessins à l’encre, à la cire ou au pastel  de cette période sont difficiles à voir, car ils se trouvent tous dans des collections privées, ce qui complique l’évaluation de leur ampleur et de leur importance.

Dans les années 1990 et 2000, Morató a peint et atteint un ultime moment d’évolution où la concision du trait et la force de la couleur émanent d’une inspiration picturale toujours aussi vive. Il s’éteignit en 2006 à Barcelone laissant derrière lui un fabuleux héritage que sa fille Maria Elena Morato, elle-même peintre  et critique d’art tente aujourd’hui de faire sortir de l’oubli. Aussi pour perpétuer la mémoire de son père, à l’occasion de son centenaire, elle publia un livre « Morató Aragonès, la passio tranquil.la » et mis sur pied une entité dénommée « Archives Morató Aragonès ( AMA) » à Cornudella De Montsant dans le sud  de la Catalogne qui propose une rétrospective de l’artiste.

La couleur dans les œuvres de Morató Aragonès

Une des choses les plus fascinants dans l’œuvre d’un peintre de longue trajectoire c’est l’évolution de son chromatisme. Et ça dépend non seulement de son esprit et situation personnelle mais de l’époque et les courants esthétiques du moment.

Morató Aragonès a commencé à peindre avec ses maitres paysagistes de l’école catalane, avec des tonalités chaudes et tranquilles, parfois sombres. Cet univers chromatique qui nous rappelle la tradition espagnole d’un Goya ou Velazquez, mais aussi de l’école française avec les traces d’un Corot ou d’un Renoir, est complètement lié aux années de la guerre et  post guerre civile espagnole, où l’ambiance et la vie étaient difficiles et dures. Ces années de la décade de 1940 vont évoluer rapidement dans les années 1950 avec les désirs de changement et l’incorporation au langage picturale des contributions du postimpressionnisme, plus rationnel (donc moins lyrique). Les traces de peintres comme Cézanne dans la forme et Miquel Villà dans le chromatisme plus vibrant se voient dans les œuvres de Morató Aragonès de cette époque.

Mais l’évolution la plus spectaculaire du peintre, qui en fait un véritable tournant, s’observe dans la dècade de 1960. C’est l’époque où tous les artistes avaient le désir et le besoin de se rendre à Paris pour se retrouver avec les grands révolutionnaires de l’art du XX siècle, avec Picasso en premier plan. Cette concentration folle d’artistes et de  mouvements (cubisme, informalisme, fauvisme, expressionisme, etc..) bouleversa l’œuvre et l’esthétique de Morató Aragonès. Il se rendra rapidement dans un univers où l’esprit et la technique de peindre changent totalement : il abandonne le pinceau et travaille avec l’spatule, ce qui rend son travail plus impétueux, plus émotif et en même temps d’un constructivisme très rationnel, avec des traces rapides et larges et un chromatisme vif, lumineux et vibrant. Dans un monde artistique polarisé entre figuration et abstraction, ce sera par ce langage propre à lui qu’il sera salué et reconnu par les critiques d’art de l’époque.

A la fin des années 1970 le langage de  Morató Aragonès revient peu à peu au pinceau et calme les traces et le chromatisme, incorporant davantage la luminosité dans ses œuvres à travers les blancs et les gris, et créant des tableaux pleins de Matis. Ça sera son trait définitoire jusqu’à la fin des années 1990.

Ses dernières années, surtout à cause de sa mobilité restreinte, il revisite de mémoire les endroits qu’il a aimés avec un peu de nostalgie, et le chromatisme revient un peu à la chaleur douce de ses débuts de jeunesse.

Yéro Amel Ndiaye